La situation: Il est onze heures du soir un trente et un décembre, ON irait bien se coucher mais la coutumne veut qu'il faille au  moins attendre minuit avant de le faire.

La réflexion: A première vue, ça n'a pas de sens d'attendre minuit, les habitants du pays voisin, avec leur heure de décalage, y sont déjà, d'autres ont déjà bien entamé la nouvelle année quand d'autres encore en sont loin, ce n'est donc pas possible de définir quand tombe exactement minuit.  L'attendre là où on se trouve, c'est supposer qu'on est à l'endroit de référence mais n'est-ce pas beaucoup de présomption? Sans compter que si c'était le cas, si on se trouvait à l'endroit de référence, la célébration serait mondiale et on saurait donc depuis toujours qu'on habite à l'endroit exact où commence la nouvelle année, ce serait même une source de grande fierté, on serait alors porté par la multitude à attendre l'heure fatidique et on n'hésiterait pas. Ceci dit, si c'était le cas, quelle différence cela ferait-il en fin de compte? Minuit moins une, minuit une, il n'y a pas de grand changement, il ne s'est jamais rien passé d'extraordinaire à part l'année lointaine où il a eu l'occasion tant attendue d'embrasser celle à qui il rêvait -mais ça n'a même pas déclanché de coup de foudre. Il pourrait donc aller se coucher sans hésitation, pourtant il va rester éveillé. La réflexion a déjà fait avancer les aiguilles et reculer l'attente de toute façon. Et puis en fait, il ne reste pas pour minuit, il reste pour le symbole. Tout rite de passage n'a pas de sens pris au premier degré mais justement, ce n'est un rite que parce qu'il doit être pris à un autre degré, celui des liens, des engagements, des coutummes. En restant jusque minuit, il réaffirme qu'il est humain, qu'il a un passé, une mémoire, ça le rend tout à coup beaucoup plus alerte, il se dit même qu'après tout, il poussera jusqu'à une heure du matin pour bien marquer le coup.

 
 
La situation: c'est toujours la même chose, la voiture était en panne, ON est allé chez le garagiste mais quand il voit la facture, il se demande si celui-ci est vraiment honnête ou s'il a abusé de son ignorance du fonctionnement de l'engin.

La réflexion: il est bien sûr toujours possible de penser que les garagistes sont plus malhonnêtes que la plupart des autres professionnels et certains le sont assurément mais en même temps, pourquoi le seraient-ils? Y a-t-il quelque chose dans le fait de réparer une voiture qui incite à mentir, le goût du cambouis, les vapeurs d'essence? Cela ne semble pas tenir car pourquoi ce métier attirerait-il plus de menteurs qu'un autre? Réparer, c'est avant tout aimer savoir comment les choses sont faites, apprendre à  les démonter puis à les remonter en changeant ce qui n'allait pas si besoin. Cela demande des connaissances de la même façon qu'un médecin a besoin de connaissances. Les médecins sont-ils des menteurs, ON ne le croit pas, il fait confiance à celui qu'il consulte en tout cas car il s'en trouve généralement mieux après le diagnostic et le traitement. De la même façon d'ailleurs, il doit avouer que quand il récupère sa voiture, elle fonctionne la plupart du temps mieux que quand il l'a apporté et si ce n'est pas le cas -c'est arrivé- il y retourne et l'homme de l'art s'en occupe gracieusement. Sachant en outre qu'un professionnel n'a jamais intérêt à abuser de ses clients s'il veut les conserver, il n'y a pas de raisons qu'il lui mente après tout, d'autant plus qu'il ne sait pas qui ON est ni ce qu'ON pourrait faire en représaille. C'est un garagiste, pas un voyant. Ce qui gêne, en fait, c'est le prix. Si ON avait une assurance réparation, il n'aurait sans doute plus ce problème mais une assurance réparation pour la voiture comme une assurance maladie pour le corps? Dans la plupart des cas et vu le coût des assurances maladies, cela reviendrai sans doute plus cher que la réparation elle-même. Une autre solution serait qu'ON apprenne à réparer lui-même la voiture mais là aussi, pour savoir le temps que toute réparation minime lui prend comparé à la vitesse avec laquelle un spécialiste opére, il n'est pas sûr qu'il soit gagnant au bout du compte. ON ne choisit donc pas un garagiste honnête, la plupart le sont et une enquète rapide près des voisins ou sur l'internet pourra le confirmer, par contre ON peut choisir de lui faire confiance ou pas. Ca fait toujours cher mais c'est plus facile que de changer de voiture à chaque fois, non?

(Cette histoire n'est malheureusement pas sponsorisée par l'association des garagistes mais elle ne demande qu'à l'être :)
 
 
La situation: ON en a assez de passer inaperçu alors qu'il sait bien au fond de lui qu'il est unique et que son existence vaut d'être connue, comment peut-il se faire remarquer?

La réflexion: Si ON croit Andy Wharol, il aura sans doute droit à ses quinze minutes de gloire, il lui suffit d'attendre qu'une équipe de télévision croise son chemin et lui pose des questions qui lui permettront de briller, ou de se présenter pour une émission de jeux ou de télé-réalité en espérant qu'il sera sélectionné si le jury n'est pas déjà vendu à certains candidats pistonnés. Pour aller plus vite, il peut recourir aux moyens plus classiques, braquage de banque, exhibitionnisme, Guinness book of records du plus grand nombre de chewing gum machés en une minute -le nombre à battre est actuellement six cent vingt quatre-, excellence dans un domaine particulier. A supposer qu'il ait la patience d'attendre son heure ou le courage de se lancer dans une aventure ou une autre, il n'est pourtant pas sûr qu'il sera remarqué assez longtemps et de façon assez constante pour que son ego soit satisfait. Ne sera-t-il pas aussitôt remplacé par quelqu'un de plus remarquable ou de plus différent? Qui se souvient de celui qui faisait la une l'an dernier? Plus il y pense, plus il lui semble que se faire remarquer soit ressemble soit à un feu de paille qui s'éteindra dés que l'action remarquable sera finie, soit exige un effort constant et épuisant qui ne lui permettra sans doute pas d'être lui-même puisqu'il lui faudra toujours inventer du nouveau. Faut-il donc qu'il ne soit original qu'à ses yeux, ce qui nie l'idée d'originalité, ou original aux yeux des autres mais étranger à lui-même pour y réussir, ce qui nie sa volonté de reconnaissance de ce qu'il est? Est-ce un vrai paradoxe ou oublie-t-il une donnée? Si se faire remarquer est attaché à une nature spéciale qui n'est vraiment elle que dans la représentation, alors il n'est pas de cette nature et ne peut pas l'être, autant donc abandonner l'idée. Si se faire remarquer est un acte délibéré, le résultat obtenu ne lui semble pas en valoir la peine. Par ailleurs, il lui semble aussi que c'est bien parce que chacun essaie de se faire remarquer que personne ne dure longtemps dans la lumière. Passer inaperçu, dans ce cas, pourrait bien être la meilleure façon de se faire remarquer. Briller par son absence, n'est-ce pas le summun de la notoriété?  Il va donc se faire petit, ça finira par se savoir.
 
 
_La situation: ON roulait tranquillement quand tout à coup un imbécile a débouché de la droite à toute allure et l'a  forcé à freiner d'urgence pour éviter la collision. En cinq secondes, la tension est montée de plusieurs crans et il se sent prêt à exploser.

La réflexion:  Au moins deux cas de figure possible ici: soit l'imbécile a agi sciemment pour provoquer une réaction: si ON se laisse aller à la colère, l'imbécile aura donc gagné: il voulait se faire remarquer, pouvoir passer sa mauvaise humeur sur  quelqu'un,  ce sera réussi et ON va servir de bouc émissaire, pas vraiment la meilleure situation sachant qu'ON a mieux à faire que de perdre son temps à s'occuper des problèmes d'autrui. Ignorer l'offense est dans ce cas là la meilleure tactique pour calmer le jeu.
Soit maintenant l'imbécile n'en est pas vraiment un et il n'a pas fait exprés; sa conduite pourrait s'expliquer pour une raison ou pour une autre qu'ON ne connait pas ou qu'il n'a pas comprise. Quand l'individu en faute verra qu'ON est faché, il s'excusera sans doute et en fin de compte, ce sera beaucoup de temps passé pour un résultat minime. Le jeu en vaut-il la chandelle, cela ne semble pas certain.
Ainsi, dans un cas comme dans l'autre, laisser tomber apparait plus bénéfique car qu'a-t-ON  à gagner à entrer en relation avec un imbécile ou un distrait? Des ennuis, certainement, alors qu'ignorer la situation, c'est aussi en nier l'existence.
Le temps qu'ON ait réfléchi à cela, le chauffard est déjà loin, il est donc trop tard pour agir de toute façon et d'ailleurs, sa colère est tombée aussi vite qu'elle s'était levée. L'incident est donc clos, ON peut continuer à rouler tranquille.
 
 
_La situation: ON vient d'arriver à l'aéroport, c'est le matin mais ça ne devrait pas être le matin, il se demande où est passée la nuit de sommeil et pourquoi il faut faire semblant de commencer la journée quand le corps indique que ce n'est pas l'heure, il ne se sent pas très bien à vrai dire, un peu déboussolé, que faire?

La réflexion: A part prendre le premier avion pour rentrer et remettre ainsi les pendules à l'heure, il n'y a pas de solution simple semble-t-il. Il se sent décalé mais tout le monde paraît tout à fait à l'aise dans cette tranche horaire, difficile de tout changer s'il est le seul à vouloir changer les choses, sans compter que le soleil n'est pas de son côté non plus. Il va donc lui falloir pendant un moment prétendre que tout va bien quand rien ne va tout à fait bien. Le temps qu'il s'acclimate à ce nouvel état des choses.
Quand il y réfléchit de plus près, il se rend compte que ce n'est pas une situation si inconnue que cela en fait. Combien de fois a-t-il du faire semblant, cacher, sourire, jouer un rôle? L'avantage dans le cas présent, c'est qu'en cas de questionnement, il a une excuse acceptable, compréhensible, enviable presque. Le décalage horaire, c'est comme la permission de divaguer sans conséquence sociale répréhensible, autant s'en réjouir finalement, il sera bien temps dans une semaine de revenir à la norme commune et à la responsabilité. Déjà il se sent mieux mais il ne faudrait pas maintenant que ce bien-être soudain lui fasse oublier qu'il a le droit de se sentir mal, ce serait gâcher une bonne occasion.
Réfléchir certes mais pas trop tout de même. Rester juste dans l'entre-deux du décalage et en abuser jusqu'à la limite du possible, voila le secret.
 
 
_La situation: ON vient de créer un blog et maintenant qu'il a rempli les formulaires de renseignements, il lui faut écrire sa première entrée. Tout à coup, ça bloque.

La réflexion: C'est la première entrée, personne ne sait encore qu'il a un blog, qui va le lire? S'il fait des erreurs, s'il n'est pas tout à fait au point, ce n'est pas catastrophique, il aura sans doute l'occasion de rectifier le tir et de corriger ce qui ne va pas avant que quiconque n'ait eu l'occasion de découvrir ce qu'il a écrit. Pour tout dire, il a sans doute des semaines devant lui. Le principal à ce stade, c'est donc d'avoir un peu de contenu pour oser cliquer sur "Publier". Le contenu en lui-même importe peu. Le principal, c'est de commencer. Il réfléchit encore un peu à cela, ça lui semble logique. Il tape quelques mots sur le clavier, réfléchit encore, recommence, ça marche. Ca n'a pas de sens par rapport à ce qu'il voulait faire, c'est vrai, mais ça marche. Il sourit.